Le
31 juillet, suite à une opération des intestins, le Président cubain
Fidel Castro a transmis « provisoirement » ses pouvoirs à son frère
Raul. Pour la première fois en 48 ans de dictature, Fidel passe la main
durant plusieurs semaines, au moins. C’est l’occasion d’un retour sur
le mythe de Cuba, avec Canek, le petit-fils de Che Guevara, membre du
Mouvement libertaire cubain. Dans cette interview, faite en janvier 2006, Canek Guevra aborde
entre autres ce que doivent être les préoccupations des anarchistes de
Cuba.
Le
cigare cubain en main, la barbe mal implantée, la chevelure brune, de
bonne stature, Canek est le petit-fils de Che Guevara, le fils
d’Hildita Guevara, la première fille du guérillero argentin et cubain.
Résidant aujourd’hui au Mexique, Canek fait partie des « enfants
rebelles de la révolution », il est membre du MLC (Mouvement libertaire
cubain).
Dans cet entretien, il exprime son
point de vue sur Fidel Castro, le « Vieux », sur la révolution cubaine,
et le rejet que celle-ci lui inspire. Son témoignage met en évidence
son besoin de rompre avec les mythes de la révolution, qui auront bercé
son enfance et son adolescence. Pour Canek, la révolution cubaine n’est
qu’un vulgaire capitalisme d’Etat. Elle a accouché d’une bourgeoisie
d’État qui use aujourd’hui des organes répressifs d’une dictature pour
maintenir ses privilèges. La révolution a été étouffée par sa
bureaucratie, par la corruption, par le népotisme et la verticalité.
Canek dévoile pour nous ce qu’est
la criminalisation de la différence à Cuba, les persécutions contre
ceux qui refusent la culture officielle et préfèrent vivre en marge de
la société : homsosexuels, punks, libres-penseurs, syndicalistes,
poètes, etc.
Cet anarchiste hétérodoxe a une
vision très personnelle du rôle que doivent jouer les libertaires pour
parvenir à libérer Cuba de la bourgeoisie socialiste. Nous devons
comprendre son réalisme et la nécessité qu’il ressent de rompre avec
certains schémas libertaires, si peu adaptés à une transformation
sociale sur la grande île des Caraïbes.
Ses opinions, son récit sur ce
qu’est une éducation cubaine, son regard les yeux fixés sur le
rétroviseur de son existence à Cuba, où s’est accomplie une partie du
destin de sa famille, font de cet entretien un témoignage unique devant
définitivement nous permettre de jeter le mythe de Fidel Castro et de
la révolution tropicale aux poubelles de l’histoire.
Interview | "Le socialisme doit s’apparenter à un organisme vivant"
Pourquoi vis-tu aujourd’hui au Mexique ?
Mon père est mexicain, ma mère l’était aussi J’ai fait
mes études primaires au Mexique. A partir du moment où j’ai ressenti la
nécessité de quitter Cuba, la première option pour vivre à l’extérieur
de l’île fut le Mexique. Pour des questions administratives
essentiellement, car
j’ai des papiers mexicains et je n’avais ainsi pas à faire de demande
pour un permis de résidence ni un permis de travail.
Je voulais comparer tout ce que j’avais étudié à Cuba
avec la réalité mexicaine, relire l’histoire cubaine. Non pas
l’histoire officielle que 1’on m’avait enseignée. J’avais besoin de
lire un grand nombre de choses interdites sur l’île. J’avais besoin
d’une participation que je n’avais pu avoir à Cuba, où l’on nie les
citoyens. Ne serait-ce qu’au niveau du quotidien, sans parler de
participation aux grands évènements, aux grandes discussions
transcendantales, aux grands projets l’exercice de la citoyenneté est
la première chose interdite à Cuba. J’ai été attaqué alors par certains
secteurs de la gauche pour mes prises de position par rapport à l’île.
Ces gens considèrent que si tu n’es pas avec la révolution cubaine, tu
es contre elle.
De toute façon, ce n’est pas l’indisposition à la
critique des militants de gauche qui me faisait peur. Mais j’avais
besoin de penser autrement, de participer au débat sans passer pour un
homme de droite. Je voulais que les choses soient claires, ce qui n’est
pas facile pour cette gauche très fermée. Quand je suis parti de Cuba,
je n’étais pas capable de me situer. Je vivais un rejet viscéral et
total...
Dans
cet entretien, tu fais référence à ton grand-père Ernesto Guevara de la
Sema. Aujourd’hui, que représente-t-il pour toi, alors qu’il est devenu
un mythe ?
Cette image du révolutionnaire pur, sans tache que l’on
reproduit dans la gauche, est une simplification. De même qu’il est
grotesque de dire qu’il était un criminel international, comme le font
les anti-communistes radicaux. Le Che était beaucoup plus que ça, et
c’était un homme qui s’est dédié pleinement aux idées qu’il défendait,
dans une sorte de recherche personnelle. Je l’admire, même si j’ai un
désaccord profond avec ses idées sur les « foyers révolutionnaires » et
l’« l’homme nouveau » [1], mais je ne peux les juger qu’à partir de la perspective actuelle. Si aujourd’hui quelqu’un vient et me dit : « Nous allons créer une guérilla et faire la révolution »,
je l’envoie balader. Son expérience en Bolivie a malheureusement montré
au Che qu’il ne suffisait pas de créer un « foyer révolutionnaire »
pour que la révolution éclate. Je suis guévariste, parce que Ernesto
Guevara était un homme qui respectait ses engagements. Il a commis des
erreurs en apportant son appui à une révolution qui se transforma en
dictature. Je ne peux pas renier Che Guevara en raison du fait que je
ne partage pas toutes ses idées. Je ne désire pas non plus lui
ressembler. Cela me rappelle la manière dont on embrigadait les
enfants, avec des slogans à Cuba : « Pionniers pour le communisme ! Nous serons comme le Che ! »
Je ne pense pas à Ernesto Guevara comme s’il s’agissait
de mon grand-père. Je le lis comme je lis Marx ou Bakounine ou un
quelconque autre personnage historique. Il a des idées géniales et
d’autres qui sont absurdes, prétentieuses et pathétiques. Je ne l’ai
pas connu, je suis né sept ans après son assassinat. Ma mère me
racontait certaines anecdotes de son enfance qui font qu’un lien
familial profond s’est noué. A cette époque, j’ai grandi au contact de
gens qui admiraient profondément le Che.
J’imagine
que dans la mesure où tu étais le petit-fils du Che, durant toutes les
années que tu as vécues, à Cuba, on a beaucoup exigé de toi.
J’avais 12 ans quand je suis retourné à Cuba. Mon père
était persécuté au Mexique, alors nous sommes venus en Europe. Durant
toute cette période, je n’étais pas le petit-fils du Che. On ne devait
pas savoir que nous avions des liens familiaux avec les Guevara.
J’étais un enfant comme les autres, même si nous étions dans
l’illégalité. A mon retour a Cuba, en rentrant à l’école secondaire, je
me suis converti en petit-fils du Che. Sans le savoir, j’ai appartenu à
une espèce d’aristocratie révolutionnaire, à une bourgeoisie socialiste
qui existait déjà alors, et avec laquelle je n’ai jamais sympathisé. En
général, les fils des dirigeants ne me plaisaient pas. J’allais à
l’école de mon quartier, pas à celle des fils à papa. Mais il y avait
une exigence particulière des professeurs à mon égard. Je devais bien
me conduire, je devais donner l’exemple, mais j’ai toujours été
rebelle, on ne peut rien m’imposer, sinon je fais strictement le
contraire. Ma scolarité a été un désastre, je devais être le meilleur
et j’ai été le pire des élèves.
J’ai lu, dans un de tes témoignages, que tu as refusé à Cuba d’entrer dans une académie militaire.
C’est vrai. Juste avant que je termine ma dernière
année dans le secondaire, des types de l’académie militaire
Camilo-Cienfuegos m’ont invité à faire partie de ce centre éducatif. A
Cuba, nous vivions avec le statut d’étrangers. J’ai dit : « Je
suis mexicain et il ne peut y avoir d’étrangers dans les institutions
politico-militaires cubaines, alors je ne peux faire partie de cette
académie ». Ils me répondirent qu’il n’y avait aucun problème, que
tout était arrangé au plus haut niveau, alors j’ai répondu non merci.
De toutes manières, je n’ai jamais adhéré à l’Union des jeunesses
communistes, ni à aucune autre organisation officielle.
Il
semble que ta vie a été plus liée au monde de la culture qu’à celui de
la politique. Tu as appartenu, à Cuba, à un groupe qui vivait en marge
de la vie culturelle officielle. Comment tu as vécu cette expérience ?
J’ai fait partie de l’univers culturel punk, marginal
des bas quartiers. Je me sentais plus à l’aise dans ce milieu qu’au
sein de la nomenklatura. Mais ça ne veut pas dire que la politique ne
m’intéressait pas. Hélas, à Cuba, la politique est le fait de l’Etat.
Dans les dictatures, la politique est l’affaire du gouvernement, et
elle ne doit pas concerner les gens.
Dans
les pays de l’Est européen, la nomenklatura s’est emparée, après la
chute du mur de Berlin, des leviers économiques. Est-ce un scénario
possible pour Cuba ?
La nomenklatura contrôle les entreprises mixtes,
mi-capitalistes, mi-« socialistes ». Le pouvoir n’installe pas aux
commandes les personnes les plus compétentes pour diriger ces
entreprises, mais les inconditionnelles du régime. Par ailleurs, les
maffias contrôlent le marché noir depuis des décennies, et ceci n’est
possible qu’avec la complaisance et la compétence des gens appartenant
à l’appareil d’Etat. C’est de ces milieux-là que sortiront les grands
chefs d’entreprise et les grands hommes politiques de demain. Il est
clair qu’au sein même du Parti communiste va avoir lieu une guerre de
succession pour l’héritage, pour le trône, pour le pouvoir. Raul Castro
ne pourra pas exercer le pouvoir [2].
Il n’a pas la dimension politique et il n’a pas la dimension politique
et il n’a pas d’appui à Cuba. Il est totalement déconsidéré, on ne le
craint même pas, c’est tout simplement du mépris. Rien ne lui enlèvera
son image d’ivrogne. Et pourtant nous parlons d’une société où le rhum
se boit au même rythme que l’eau.
Les gens qui applaudissent aujourd’hui Fidel vont
rompre avec tout cela. Quand s’achèvera la contrainte de l’obéissance
absolue, la société va changer. Le Cubain est très hâbleur, il n’aime
pas rester muet, il doit opiner à propos de tout. S’il ne parle pas de
politique, c’est parce qu’on ne lui permet pas. Une de mes grandes
inquiétudes est qu’après le processus d’idéologisation forcé se
produise un effet inverse à celui qui est souhaité aujourd’hui par le
pouvoir, que plus personne ne veuille entendre des choses relatives aux
idéologies. Les jeunes ne veulent plus rien savoir du communisme, du
socialisme, de l’anarchisme, ni d’un quelconque autre « isme ». C’est
un rejet viscéral des idées. Dans la réalité de tous les jours à Cuba,
on peut constater que certaines de ces idées sont des mensonges. Ces
idées, on ne les a pas fait entrer par la tête des gens, mais par le
cul ; toute la putain de journée, à l’école, à l’école, au travail, à
la télé et à la radio.
Et c’est là où se situe le principal danger pour la
société post-castriste : qu’il y ait un vide idéologique et politique
qui soit immédiatement occupé par le capitalisme sauvage. Etant donné
les carences matérielles dont souffre le peuple cubain, quand les
marchandises américaines rentreront librement dans l’île et que les
Cubains pourront accéder librement à elles, personne ne se préoccupera
de politique. Les Cubains vont s’alimenter, réparer leur maison et
tenteront de posséder tout ce dont ils ont manqué pendant plus de
quarante ans. Il y a un danger d’apathie qui peut entraîner une
droitisation. La droite triomphe lorsqu’il n’y a pas de participation
citoyenne ? Si on ne la pratique pas, la démocratie s’arrête d’exister.
Quelles doivent être les principales préoccupations des anarchistes à Cuba ?
A Cuba, il y a des anarchistes, mais il n’y a pas d’anarchisme [3].
Les anarchistes ne peuvent pas éditer de journal, ni avoir une station
radio. Ils ne peuvent même pas dire à voix haute qu’ils sont
anarchistes. La première priorité sera de relever le plus possible les
conditions de vie des Cubains. Il faut reconstruire les institutions
qui doivent malgré tout continuer à exister et qui sont aujourd’hui en
ruine : le système éducatif, la santé, les propres organes du « pouvoir
populaire » [4],
cette organisation assembléiste qui sur le papier est une organisation
horizontale, mais qui dans la pratique est d’une verticalité totale.
Il me semble que l’un des points fondamentaux est
l’appropriation citoyenne de l’anarchisme. Il ne peut être une chose
sectaire et de type avant-gardiste. Cela veut dire continuer la lutte
pour ne pas permettre aux politiciens professionnels de confisquer
l’exercice du pouvoir, sans perdre de vue les objectifs que nous avons
à long terme, ces idéaux qui font que nous sommes en marche vers un
idéal. Nous devons nous investir dans les luttes que mènent les divers
secteurs de la société : les associations de quartier, les associations
écologistes, etc. Nous n’aspirons pas au pouvoir, mais nous devons
miner le corps social jusqu’à ses fondations. Nous devons participer à
toutes les batailles pour l’égalité, la démocratie, le respect. Dans la
mesure où il y a des anarchistes qui interviennent dans la société, les
idées acrates sont diffusées. Si nous ne laissons pas derrière nous les
derniers vestiges du sectarisme libertaire, nous continuerons à être
condamnés à la secte, à la minorité... Il s’agit d’insister sur la voie
que nous avons choisie durant les dernières décennies. Depuis que
l’anarchisme a abandonné les méthodes violentes.
Aujourd’hui, Cuba, est en ruine au niveau économique,
mais aussi au niveau éthique. La misère est très importante, il y a une
grande fracture sociale, avec des différences abyssales, quelque fois
plus violentes que dans les sociétés capitalistes, la seule différence
est qu’à Cuba, soi-disant, « on est en train de construire une société
sans-classe ». Pour les anarchistes cubains, dans l’époque
post-fidéliste, l’unique chemin sera de participer à la reconstruction
de la société civile, à la reconstruction de l’Etat. Je le dis sans
fétichisme parce qu’il est clair qu’une certaine forme d’Etat devra se
substituer à l’Etat actuel. Nous, les anarchistes, nous devons
participer à la discussion à propos de quel Etat conviendra à tous.
Cela implique l’acceptation momentanée du capitalisme en tant que mode
futur du développement. Notre obligation est de le mettre en
accusation, en profiter au maximum, le presser, l’« exploiter ». Ceci
est fondamental, il faut détruire un système basé sur la répétition,
sur l’abrutissement, sur l’ennui...
Quelle
est ta position par rapport à la gauche cubaine et latino-américaine en
général. Comment te situes-tu dans ce mouvement d’opposition ?
Il y a aussi une gauche citoyenne et civile, qui n’est
rattachée à aucun parti. La gauche, par malheur, est chargée de
rituels, de hiérarchies et de discours bizarres qui ne sont que des
apparences, mais ils corrompent le fond. Une subversion qui reproduit
en son sein les formes du pouvoir établi ne sera jamais totalement
subversive. Par déformation culturelle, je suis un meilleur dilettante
qu’un bon militant Je ne suis d’aucun parti. Je me situe dans la gauche
critique de la gauche. Un mouvement d’individus de gauche se développe
aujourd’hui. Ils sont capables de s’investir dans les organisations
écologistes, étudiantes, culturelles, de quartiers, citoyennes dans le
sens le plus large du terme, elles ont une incidence sur les petites
choses de la vie locale. Les gens ne veulent plus d’un futur, des
lendemains qui chantent, du communisme, etc. Ce qui intéresse les gens,
c’est les solutions aux problèmes du moment, et la gauche doit
travailler à ça si elle veut avoir une incidence sur cette abstraction
que sont « les gens ». Ce sont les citoyens qui résoudront leurs
problèmes. L’unique façon de limiter les pouvoirs de l’État, c’est de
cesser de faire appel à lui. Nous devons insister, c’est là où sont les
germes de l’autogestion, de l’autonomie, de l’autogouvernement, même si
tout cela est à l’état embryonnaire.
Tu milites au sein du Mouvement libertaire cubain [5]. Quels projets avez-vous ?
C’est un mouvement qui s’inscrit dans une pratique
anticonstitutionnelle, qui ne vise pas la conquête du pouvoir
politique, mais à avoir de l’influence, avec un certain nombre d’idéaux
et un certain nombre de solutions qui sont praticables... En ce moment,
nous sommes dans la phase de diffusion de nos idées, et également de
développement des contacts avec différents secteurs à Cuba et en
dehors. L’objectif est de démythifier le régime cubain et de se
positionner face à un public politisé. A Cuba, il n’y a pas seulement
une dissidence de droite, comme on veut le faire croire.
Malheureusement, beaucoup de secteurs de la gauche internationale
souscrivent à cette idée. Toute cette merde que l’on déverse : « tous
les dissidents cubains sont payés par la CIA et le gouvernement des
Etats-Unis », tout cela est un mensonge vulgaire. Bien sûr qu’il y a
des groupes liés à la droite américaine, mais ce n’est pas le cas de
toute l’opposition. La priorité est d’enlever l’appui de la gauche
latino-américaine au régime cubain et d’amplifier la discussion.
Je crois que je suis un des membres les plus jeunes du
MLC et un des derniers à avoir quitté Cuba, cela fait presque dix ans.
Certains compagnons sont partis depuis 1959 ou 1960, et Cuba a
définitivement changé pour eux Ils ont vécu le début du socialisme, moi
j’en ai connu la fin... Aujourd’hui, à Cuba, existe un étrange régime
hybride, qui s’alimente des pires choses en ce monde. L’exploitation
capitaliste et la dictature propre au socialisme messianique et
autocratique cubain, d’une double exploitation en définitive. Comment
expliquer à ce peuple que ça n’est pas du socialisme, comment expliquer
que le socialisme est quelque chose de meilleur que ça ? Les mots ont
été corrompus. Aujourd’hui, à Cuba, le socialisme ou le communisme
évoque la dictature, et l’anarchie évoque le terrorisme et le chaos, ou
dans le meilleur des cas la cause d’adolescents révoltés. C’est pour
cela que développer les contacts dans l’île est une priorité, et c’est
une des choses les plus difficiles. Il y a beaucoup de contrôles et par
conséquent beaucoup de peur à Cuba. Quiconque écrit quelques lignes sur
la situation cubaine prend vingt ans de prison. Il ne s’agit pas de
chercher des martyrs, ni rien de ce genre. A cela, il faut ajouter les
restrictions au niveau des communications et tu fais face à une réalité
très difficile.
Le capitalisme existe déjà à Cuba, et il attend le feu
vert pour se lancer à la conquête du pouvoir, de même que la droite et
tous les autres courants politiques sont prêts... Aujourd’hui, il faut
insister sur le fait que Cuba est un pays comme les autres et que les
citoyens cubains ont des besoins similaires à ceux qu’ont les citoyens
d’un autre pays. Toute cette histoire que le « Vieux » a inventée en
disant que nous sommes une exception, l’avant-garde du monde, et que
Cuba est un exemple, tout ceci est du chauvinisme à bas prix. Le monde
moderne a la particularité de vivre une homologation ou une
homogénéisation des sociétés et de leurs nécessités. Ce sentiment
d’être une exception ne convient pas à Cuba, ni à aucun pays, car cela
mène à l’isolement...
En réalité, il s’agit d’une société comme une autre,
avec les mêmes différences en son sein, les mêmes contradictions.
Surtout aujourd’hui, à l’heure où l’Etat ne peut plus exercer un
contrôle absolu sur les consciences. Le discours officiel est trop en
contradiction avec la réalité environnante pour que ce discours se
soutienne par lui-même.
Le rôle joué par les contre-cultures est patent dans la
société cubaine, qui est aujourd’hui beaucoup plus tolérante qu’il y a
vingt ans. Malgré les efforts du gouvernement pour s’opposer aux
contre-cultures, la société cubaine se diversifie en laissant derrière
elle les défauts de la pensée unique, de la morale absolue. Et cette
transformation a lieu en provenance des couches les plus basses de la
société. En plus, il y a le phénomène du croisement entre les
traditions, les coutumes cubaines et les modes provenant de
l’extérieur... Moi, j’ai eu à subir la dernière salve des prohibitions
culturelles cubaines. Nous n’étions pas seulement réprimés par l’Etat,
mais aussi par la société elle-même. Faire partie d’une des tribus
urbaines était très mal vu. A l’école, dans le quartier, au travail ou
dans un quelconque lieu où tu pouvais te faire remarquer. Le rock,
particulièrement, était vu comme la musique de l’ennemi, la musique de
l’impérialisme. On appelait ça de la déviation idéologique. On nous
appelait les anti-sociaux et, bien sûr, pour ne pas être en reste, nous
revendiquions cette appellation.
Il y avait, il y a quelques années un chanteur très connu dans le monde de la contre-culture : Carlos Varela...
Il gagna la sympathie de toute la jeunesse avec une chanson avec une chanson sur le fils de Guillaume Tell où il criait : « Et maintenant c’est au tour du père d’avoir la pomme sur la tête ! » [6]
Ses concerts étaient impressionnants pour ce qu’ils signifiaient pour
une jeunesse qui se sentait constamment persécutée et toujours exclue.
Ce n’est pas à Cuba qu’est en train de se jouer le
futur de l’humanité, ni de l’impérialisme, ni d’aucune chose de ce
style. C’est le futur des Cubains qui se joue et rien de plus. Et si la
gauche internationale est en vérité solidaire du peuple de Cuba, elle
doit alors répudier la dictature. Cela n’implique pas de renoncer aux
idées anti-impérialistes et anti-capitalistes.
L’idée selon laquelle la culture doit être un objet de
culte est une énormité. L’Etat cubain, dans le débat sur l’objectif et
le subjectif, a fini par convertir la culture, l’histoire, la patrie,
le socialisme, le peuple, la révolution en objets. Il a fini par
dévaloriser le subjectif qui est le sujet, l’individu. Le socialisme
n’est pas un édifice qui doit se construire. Il doit s’apparenter à un
organisme vivant, composé de millions de cellules (les individus) qui
se développent. Ce sont des choses qui se forgent à partir d’en bas,
qui ont à voir avec la rupture de l’unité matérielle et avec
l’acceptation de cette diversité cellulaire qui forme la réalité. Cette
acceptation sociale de la différence est très importante. Si le
« Vieux » était mort dans les années 60, au moment où n’existait pas un
tel niveau d’acceptation de la diversité, peut-être que le régime
aurait survécu à la mort de son « commandant en chef », mais
aujourd’hui non. Le fidélisme va mourir parce que la société ne va plus
accepter un modèle unique, et parce qu’il n’y a plus personne dans la
sphère castriste qui ait la capacité de cohésion qu’a Fidel Castro.
Propos recueillis par Daniel Pinos, en exclusivité pour Le Monde libertaire, hors-série 29, janvier 2006
Le Monde libertaire, hebdomadaire de la Fédération anarchiste : www.federation-anarchiste.org
Mouvement libertaire cubain : http://www.mlc.contrapoder.org.ve/