Jeudi, 20 août 2009
Numéro 305

2009-08-20 - 5a7 à la Casa Obscura

5a7 à la Casa Obscura

«Veni, vidi, vici.»

Y a-t-il prétexte à écrire un texte? Je suis sorti de chez moi d'un pas énergique et volontaire, bien différent de celui du militaire mais tout aussi efficace, bien que plus souple et plus élégant. Je voulais établir un record d'aller-retour de chez moi à un point indéfini, je voulais annuler ainsi l'obsédante théorie de la flèche de Zénon, qui démontre qu'il est impossible d'atteindre un point défini dans l'espace puisqu'on doit préalablement en franchir sa moitié, la moitié de cette moitié et ainsi de suite, jusqu'à l'infini; il me semblait par conséquent plus heureux et porteur de succès de me fixer comme objectif un point indéfini, comme déjà mentionné plus haut. J'admettais aussi la probabilité de me retrouver à Pékin sous une autre identité, porté disparu par les miens et étranger à moi-même, seul au milieu d'une foule dont je ne parle pas la langue, comme en fit l'extravagante expérience un personnage de Boris Vian, dans un roman qui demeure tout aussi essentiel qu'oublié. J'ai toujours été fasciné par la disparition qui est me semble-t-il, l'essence même de l'individualité, son destin tragique, en dépit d'efforts héroïques, parfois désespérés, pour affirmer sa présence parmi la multitude, son originalité, son unicité, parmi ses semblables et l'expression n'est pas gratuite, ni fortuite,ni confite. J'ai vu comme ça un film magnifique, dont je ne me souviens ni du titre, ni du réalisateur ( c'est dans des cas pareils que l'auteur aurait bien besoin de son lecteur, si au moins il en avait, ne serait-ce qu'un seul, et cultivé de plus, pouvant ainsi suppléer à la carence de sa culture ou de sa mémoire, sauvant ainsi son honneur!) avec Marcello Mastroianni et Jeanne Moreau comme acteurs, c'est vous dire, pas n'importe quoi, où le personnage principal, politicien international, donne une conférence devant une assemblée agitée, sort de scène et disparaît définitivement; on le retrouve grâce à la recherche persistante d'une femme qui l'aime, vivant pauvrement au milieu d'une famille de romanichels, épluchant des pommes de terre. Je suis donc sorti de chez moi à vive allure, comme je vous le disais au début de ce texte, et pour les raisons aussi exprimées en début du texte ( j'en arrive parfois à penser que le début d'un texte en est la partie la plus importante), mais aussi pour aller saluer mes amis d'un parti politique encore mal connu, sublime dans sa candeur et sa grandeur d'âme, aux allures de don quichotte et de moulins à vent; j'y ai fait une apparition pataphysicienne pour dérouter l'esprit de mes amis, créer une ouverture zen dans la conscience stupéfaite, exorciser les démons de l'imagination par la surprise, manifester un esprit rebelle au conformisme et à la banalité, enfin bref, aussi parce que je pensais que l'apparition était une fête païenne, un rituel ancestral oublié, un phénomène physique temporaire, soudain, passager, éphémère, alors que la disparition dont nous avons fait mention précédemment, était, pensais-je ( pour éviter tout reproche grammatical de mon ami serge), de nature permanente, irrémédiable, absolue. La disparition a en effet ceci de rassurant qu'elle autorise parfois l'apparition innovatrice, créatrice, source d'étonnement, de surprise et de joie, nourricière de l'imagination; car quoi de plus ennuyeux en effet, qu'une présence permanente, pesante, encombrante. La disparition seule assure la liberté. J'étais exalté, je voulais me dissoudre dans le mouvement perpétuel tant j'étais en amour avec cette fabuleuse angela cristina au visage de Joconde moderne et féminine, avec le même sourire fascinant et énigmatique; une étude scientifique dont j'ignore la source( encore une fois nous sommes devant un cas où le lecteur pourrait voler au secours de son auteur) a révélé que le visage du christ sur le suaire était en réalité l'autoportrait de Leonardo Da Vinci, ce génie extravagant et absolu, de même, dit-on, celui de la Joconde, affirmant ainsi victorieusement la divinité et la féminité en l'Homme! Je suis Da Vinci en train de peindre sa Joconde. Le Marquis de Sade n'allait pas rater l'occasion d'en rajouter, quelques siècles plus tard, sur la confusion que peut engendrer le christianisme en affirmant dans un texte de préambule à l'éducation d'un jeune pensionnaire de collège, ceci :

«  De toutes les sciences qu'on inculque dans la tête d'un enfant lorsqu'on travaille à son éducation, les mystères du christianisme, quoique une des plus sublimes parties de cette éducation sans doute, ne sont pourtant celles qui s'introduisent avec le plus de facilités dans son jeune esprit. Persuader par exemple à un jeune homme de quatorze ou quinze ans que Dieu le père et Dieu le fils ne sont qu'un, que le fils est consubstantiel à son père et que le père l'est au fils, etc., tout cela, quelque nécessaire néanmoins que cela soit au bonheur de la vie, est plus difficile à faire entendre que de l'algèbre et lorsqu'on veut y réussir, on est obligé d'employer de certaines tournures physiques, de certaines explications matérielles qui, toutes disproportionnées qu'elles sont, facilitent pourtant à un jeune homme l'intelligence de l'objet mystérieux. » Je n'en étais cependant pas au terme de mon aventure sur le chemin de retour vers chez moi, ce qui commençait à semer des doutes dans mon esprit sur la faisabilité de ce même retour, peut-être après tout la théorie de Zénon était-elle fondée, même si astucieusement j'avais remplacé la cible définie par une de nature indéfinie,heureusement me suis-je retrouvé dans une librairie spécialisée où je voulais acheter un dictionnaire portugais pour mon prochain voyage au Brésil,car j'envisage un jour de m'exiler dans la langue portugaise, d'écrire mon histoire d'amour avec angela cristina, en hommage au génie poétique de Pessoa et au discours rigoureux du père Vieira, ces deux empereurs de la langue portugaise; et non à Pékin comme je le craignais et comme c'est arrivé dans le roman de Boris Vian, vous vous rappelez, ce roman aussi essentiel qu'oublié? J'ai eu le bonheur de rencontrer une jeune femme à l'allure gothique fascinante, avec cheveux noirs charbon peignés en ballet, lunettes noires carrées assorties, tout de noir vêtue, tout cela contrastant merveilleusement avec un teint de peau blanche comme du lait ou de la neige, choisissez… la beauté du corps humain n'est-elle pas affaire de contraste savamment étudiée et non comme on le pense souvent, d'harmonie, qui n'existe que dans la nudité et qui est d'ailleurs difficilement supportable pour le regard, raison pour laquelle il donne place volontiers aux autres sens comme l'ouïe, l'odorat et le goûter pour en explorer l'infini des possibilités de jouissance et de possession, le regard supporte avec gêne la vision de la nudité justement parce qu'elle est parfaite, harmonieuse, le regard préfère deviner, imaginer, dans l'ombre. J'examine donc des dictionnaires de grande qualité, coûteux aussi, luxueux même, qu'on garde prudemment sous clé, j'évalue, j'exprime mes pensées en soliloque et soudainement j'avoue à cette jeune intrigante que je parle tout seul en dedans de moi-même, pas à haute voix quand même, je ne suis pas fou, sinon maintenant, devant elle, impudiquement, depuis que je suis sorti de chez moi, je lui demande si ça lui arrive à elle aussi, elle me répond que non ou rarement, une réponse qui n'est pas sans m'inquiéter sur mon état mental puisqu'à moi, ça m'arrive tout le temps de parler seul, même quand je parle à d'autres, car rares sont ceux qui vous écoutent et s'intéressent à ce que vous dites, à moins bien sûr que vous vouliez acheter quelque chose, et même là… enfin je rapporte à plus tard cet achat luxueux et choisis plutôt un bel et bon exemplaire de format poche dont je prenais plaisir à caresser la douceur et la finesse du papier que je comparais dans mon imagination au velours de la peau blanche, comme du lait ou de la neige, choisissez… de cette charmante et juvénile libraire. Je ne pouvais m'empêcher non plus en feuilletant mon nouveau dictionnaire, de réfléchir sur la solitude insignifiante du mot isolé, en effet le mot isolé ne signifie strictement rien, il a un besoin vital de définition pour prendre corps, pour libérer un sens, ce sont d'autres mots, étrangers à sa nature qui donne au mot son sens. René Char disait : «  Entends le mot accomplir ce qu'il dit », l'écoute de la définition du mot produit de l'action. Je ne m'étendrai pas sur la tentation qu'auront certain(s) lecteur(s) à comparer le style de ce texte avec celui si désespérément structuraliste de Patrick Straram, qui m'a toujours paru si malheureux, silhouette de saltimbanque famélique, un français égaré dans le mythe de l'amérindien, aperçu parfois, ombrageux et ténébreux, comme le Prince d'Aquitaine à la Tour abolie, El Desdichado de Nerval, pourchassant des chimères dans la nuit de la Casa Pedro, ou encore dans le hall d'un cinéma, récupérant dans le cendrier un bout de cigare abandonné la veille, avec joie, comme un retrouve un vieil ami. Mais cela est une autre histoire, celle de ma jeunesse bohémienne, que je raconterai bien un jour, mais pas ici maintenant, dieu merci!

Je suis finalement retourné chez moi, triomphant comme un marathonien olympique. Je n'habite pas si loin finalement, j'habite dans le texte, il n'y a eu d'autre mouvement que celui de l'esprit dans un même lieu, un déplacement vertical de la pensée, parcourant l'infini avec frénésie, dans un espace où la théorie de Zénon est caduque, vétuste, désuète, déciduale.

Ce fut une réunion brève, mais intéressante, peut-être une des plus productives, pour moi!

busPekin.jpg

J'attendais le bus pour Pékin quand je suis soudainement disparu en moi-même .

Gilles Chalifoux


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